Retirer soi-même la batterie de son téléphone avec un simple tournevis, sans passer par un centre agréé ni payer une réparation à 80 euros. Ça paraît presque nostalgique, comme un retour aux Nokia qu’on démontait en cinq secondes. Pourtant, c’est exactement ce que l’Union européenne s’apprête à imposer aux fabricants de smartphones à partir du 18 février 2027.
Le sujet revient régulièrement dans l’actualité tech ces derniers mois, souvent de façon un peu confuse. Certains articles parlent d’un retour aux batteries qui se clipsent en deux secondes, d’autres évoquent des exemptions pour Apple ou Samsung. Pour y voir clair, il faut d’abord comprendre qu’il ne s’agit pas d’un seul texte, mais de deux règlements qui se complètent.
Deux règlements, deux objectifs différents
Le premier, le règlement (UE) 2023/1542, est celui dont on parle le plus. Adopté en juillet 2023, il encadre la fabrication et le recyclage des batteries au sens large, des piles domestiques aux batteries de vélos électriques. Pour les appareils portables comme les smartphones ou les tablettes, il impose qu’à partir du 18 février 2027, la batterie puisse être retirée et remplacée par l’utilisateur lui-même, sans formation particulière et sans outil propriétaire. Un tournevis classique doit suffire. Si un outil spécifique est réellement indispensable, le fabricant a l’obligation de le fournir gratuitement avec l’appareil. Fini aussi la colle industrielle qui nécessite de la chaleur ou des solvants pour décoller la batterie, une pratique devenue la norme sur la plupart des smartphones depuis une dizaine d’années.
Le second texte, moins connu du grand public, est le règlement d’écoconception (UE) 2023/1670. Il est spécifique aux smartphones et tablettes et il est déjà en vigueur depuis le 20 juin 2025. C’est lui qui fixe les seuils de durabilité concrets. Les fabricants doivent notamment garantir la disponibilité des pièces détachées critiques, dont la batterie, pendant au moins sept ans après l’arrêt de la commercialisation d’un modèle. Les mises à jour logicielles doivent quant à elles être assurées pendant cinq ans minimum. Sur le plan technique, la batterie doit conserver au moins 80 % de sa capacité d’origine après 800 cycles de charge complets, ce qui correspond grosso modo à quatre ou cinq ans d’usage pour un utilisateur moyen.
Autrement dit, un texte impose que la batterie soit démontable, l’autre impose qu’elle tienne dans le temps et que les pièces restent disponibles. Les deux se recoupent mais ne visent pas exactement la même chose, et c’est ce qui explique une partie de la confusion qu’on lit un peu partout en ce moment.
Pourquoi Bruxelles s’attaque encore aux smartphones
Cette réglementation n’arrive pas de nulle part. Elle s’inscrit dans la continuité du plan d’action pour l’économie circulaire de l’UE, qui vise la neutralité carbone d’ici 2050. Le précédent le plus parlant reste la directive sur le chargeur universel, entrée en vigueur en 2024, qui a imposé l’USB-C sur la quasi-totalité des appareils électroniques et qui a depuis été étendue aux ordinateurs portables.
Sur les batteries, l’objectif chiffré est clair. L’Union vise un taux de collecte des batteries portables de 63 % d’ici 2027, puis 73 % d’ici 2030. Aujourd’hui, moins de 40 % des déchets électroniques produits en Europe sont réellement recyclés, alors que ces appareils contiennent des matériaux comme le lithium ou le cobalt, coûteux à extraire et polluants à produire. Une batterie usée qui condamne un téléphone par ailleurs fonctionnel, c’est exactement le type de gaspillage que Bruxelles veut réduire.
Il y a aussi une dimension plus politique, celle du droit à la réparation. En rendant la batterie accessible sans passer par un service agréé, la loi redonne au consommateur une marge de manœuvre qu’il avait progressivement perdue avec la généralisation des designs unibody, pensés avant tout pour la finesse et l’étanchéité.
Lire aussi : Batterie de smartphone : la course à l’innovation s’intensifie
Ce qui reste flou pour l’instant
Tous les appareils ne sont pas logés à la même enseigne. Le texte de 2023/1542 couvre un large périmètre d’appareils portables alimentés par batterie, smartphones, tablettes, écouteurs, liseuses ou consoles portables compris. Mais certains produits posent encore question à la Commission européenne, notamment les montres connectées, les trackers d’activité et les lunettes intelligentes. L’argument avancé par certains fabricants est que leurs batteries sont trop petites pour être manipulées sans risque de les endommager.
Cet argument ne convainc pas tout le monde. La coalition Right to Repair Europe, qui regroupe plus de 190 organisations dans une trentaine de pays, rappelle que des modèles comme la Pixel Watch 4 disposent déjà d’une batterie amovible, preuve que la contrainte technique n’est pas insurmontable. Le débat sur ces catégories d’appareils devrait se clarifier dans les mois qui précèdent l’entrée en application de 2027.
Ce que ça va changer dans la conception des smartphones
Pour les fabricants, l’équation est loin d’être simple. Une batterie amovible impose généralement un boîtier un peu plus épais, un joint d’étanchéité pensé différemment et souvent une renonciation partielle aux certifications IP les plus élevées, du moins avec les technologies actuelles. Certains constructeurs ont déjà anticipé le mouvement. Sennheiser a par exemple lancé un casque dont la batterie se change avec un simple tournevis cruciforme, et Fender a fait de même sur une gamme d’enceintes avant même l’échéance réglementaire. Fairphone, de son côté, propose des batteries amovibles depuis plus de 10 ans et n’aura probablement rien à changer.
Pour les grandes marques de smartphones en revanche, le chantier est plus large. Apple, Samsung, Google et les autres devront revoir une bonne partie de leurs gammes d’ici février 2027, avec un arbitrage à trouver entre finesse du design, étanchéité et accessibilité de la batterie. Certains pourraient chercher à s’exonérer d’une partie des contraintes en misant sur des batteries dont la longévité dépasse largement les seuils fixés par le texte, mais les modalités précises de ce type d’exemption restent encore débattues et méritent d’être suivies de près à mesure que l’échéance approche.
Et pour vous, concrètement
Les smartphones déjà sur le marché ne sont pas concernés rétroactivement. Mais si vous envisagez un achat dans les prochains mois, quelques réflexes valent la peine.
Regardez si un score de réparabilité est communiqué par le fabricant, une pratique qui se généralise en Europe. Si vous avez un téléphone qui fonctionne encore correctement mais dont la batterie fatigue, la patience peut payer, la possibilité de la remplacer facilement soi-même devrait devenir bien plus courante d’ici peu. Privilégiez les marques qui proposent déjà des kits de réparation officiels, elles ont visiblement anticipé la tendance. Et surtout, évitez de changer de téléphone uniquement parce que l’autonomie a baissé, dans un an ou deux, un simple remplacement de batterie pourrait suffire à prolonger sa durée de vie de plusieurs années.
Une dernière chose à garder en tête, quand vous changez malgré tout d’appareil, pensez à faire reprendre l’ancien plutôt que de le laisser dormir dans un tiroir. C’est exactement ce genre de geste que cette réglementation cherche, au fond, à encourager.

